Plongée dans le bleu

J'ai le dos tourné à la table d'examen. Je chipote mes flacons et mes seringues, sur mon plan de travail.

- Mais vous, ça ne vous fait pas mal de faire ça ?

J'ai soudainement une poussière dans l'œil, lorsqu'elle brise ainsi ma fragile carapace. Une grosse.

Je chasse la bulle de la seringue pour me donner une contenance. Professionnel. Caché derrière mon aiguille.

Je croasse. Me reprends en me raclant la gorge.

- Si, madame La Prune. Ça me fait mal.
- C'est le bon moment, hein ?
- C'est le bon moment.

Ma voix n'a pas du tout l'assurance que je voudrais. Pas parce que je ne suis pas sûr de moi.

- Il va s'endormir, c'est ça ? Ça ne fait pas mal ?

Elle soutient la tête de son chien. Sa main droite est posée sur son thorax, soulignant sa respiration.

- Non. C'est une anesthésie. Ça ne fait pas mal. Il va s'endormir. En dix secondes.

Et sa tête se fait plus lourde sur sa main gauche. Et sa main droite bouge moins vite sur son thorax. Machinalement, je compte jusqu'à dix, et lui ôte les longs poils qui se sont glissés dans sa bouche, entre ses babines. Lui peigne sa moustache entre mes doigts. Place naturellement ma main à la place de la sienne lorsqu'elle la retire pour se moucher. Sa tête pèse de tout son poids sur ma main.

Je le caresse en silence en lui injectant l'euthanasique. Le liquide court dans la tubulure de la perfusion, et madame La Prune cherche avec une douloureuse habitude le battement cardiaque, qui court à toute vitesse vers l'imperceptible. Et s'éteint.

Encore une fois, je me suis concentré sur ces derniers battements, ce rythme de mort, doux et fascinant. Isolé avec mon stéthoscope, accompagnant la plongée vers le néant.

Pourquoi ai-je toujours cette même sensation que lorsque je plonge, juste après le check-up surface, lors de la descente "dans le bleu" ? Dans le bleu parce qu'on ne voit pas le fond, parce qu'il n'y a que... le bleu, sans nuance, infini et indéfini, inconnu et rassurant, confortable et affolant.

Elle me regarde lorsque je le couche dans un carton.
Sourit lorsque je m'excuse de le coucher en boule.

Me répond qu'il ne prenait pas plus de place que cela lorsqu'il dormait à côté d'elle devant la télé.

 

Par Boule de fourrure vétérinaire

http://www.boulesdefourrure.fr/index.php?post/2011/01/08/Plong%C3%A9e-dans-le-bleu

Commentaires

  • renarde47
    • 1. renarde47 Le 01/02/2012
    j'ai dû endormir un chaton de la pif il y a à peine deux mois en phase terminale, plus rien à faire et pour moi c'est rose la couleur car l'euthanasique est de cette couleur et je ne peux voir un objet ou un liquide de la même couleur, sans qu'instantanément ça m'y ramène, à l'instant où j'ai dû faire le douloureux choix d'abréger ses souffrances

Ajouter un commentaire